Navigateurs web, quelle histoire pour quel avenir ?

Outil familier et de travail pour beaucoup d'entre nous, le navigateur Web est un logiciel qui a connu depuis ses débuts, de nombreux changements. Preuve de la guerre sans merci que se livrent les mastodontes de ce secteur, les navigateurs d'hier ne font presque plus parti du paysage actuel et rien ne dit que les leaders d'aujourd'hui le resteront dans les mois et années à venir.

Le premier navigateur s'appelle WorldWideWeb. Il est développé par l'inventeur du Web, Sir Tim Berners-Lee, en octobre-novembre 1990 (il y a 25 ans ...). Il faudra attendre 1995 pour voir arriver les deux premiers monstres : d'abord Netscape Navigator puis Internet Explorer 1. Il n'en fallait pas plus pour déclencher la première guerre mondiale des navigateurs Web.
Après avoir publié l'article comparant leurs performances, je vais ici commencer par vous parler de l'histoire des navigateurs pour ensuite essayer de deviner quel sera leur avenir.

Navigateurs web, quelle histoire pour quel avenir ?

Navigateurs web, quelle histoire pour quel avenir ?

 

La guerre des navigateurs Internet a toujours été cyclique, passant de périodes de monoculture dominées par un ou deux navigateurs à des périodes de concurrence caractérisées par l'émergence de multiples navigateurs de second rang et des navigateurs de niche. Actuellement, nous sommes en plein dans cette seconde période et on peut le constater avec l'arrivée de plusieurs nouveaux navigateurs comme Spartan, le tout dernier projet de Microsoft ou encore Vivaldi, le projet soutenu par l'ex-PDG d'Opera, Jon Stephenson von Tetzchner.

Alors que Spartan et Vivaldi sont les nouveaux navigateurs dont on parle le plus en ce moment, de nombreux navigateurs de niche ont récemment été lancé ou sont en cours de développement. Citons Torch, Epic, Nitro ou encore Slim et Lightspeed. Il en existe d'autres, bien entendu. Et pour l'anecdote, sachez qu'il existe également des navigateurs très populaires en Chine — 360 Safe (pour PC), Baidu, Sougou, UC Web ou encore Cheetah.

Ces périodes qui favorisent l'émergence de navigateurs de niche s'étalent en général sur une durée de quatre ans. Ainsi, nous aurions un prochain pic favorable aux navigateurs de niche d'ici 18 à 24 mois. Ensuite, nous entrerons dans une nouvelle période de monoculture profonde, probablement dominée par Chrome et Firefox.

Pour comprendre pourquoi ce secteur évolue de cette façon, nous devons nous pencher sur les deux facteurs qui ont considérablement modifiés les paramètres des créateurs de navigateurs jusqu'à aujourd'hui : le coût de développement et le modèle économique du navigateur.

 

La première guerre mondiale des navigateurs

Durant cette première phase, la création et la construction d'un nouveau navigateur web était longue et coûteuse (vous deviez créer votre propre moteur de rendu HTML, par exemple), ce qui rendait le ticket d'entrée assez élevé. La domination "monoculture" d'Internet Explorer et de Netscape/Firefox s'étala de 1995 jusqu'en 2004, ce qui eut pour effet de très fortement limiter l'innovation dans ce domaine.

Les choses ont véritablement commencé à changer avec la création et la mise à disposition du moteur de rendu HTML open source WebKit (à l'origine, c'est un projet open-source qui a été repris par Apple, Nokia et Google), le moteur d'éxécution JavaScript V8 et Android.

Tout l'ironie repose sur le fait que cette consolidation doit son existence au mouvement open source. En avril 2013, Google annonce alors que son navigateur Chrome utilisera Blink48, qui est une version modifiée (dans le jargon, un "fork") de WebKit, ce qui acceléra cette consolidation.

D'un point de vue de l'architecture, Blink est un meilleur moteur de rendu HTML car son code de base n'a plus à supporter les multiples et différentes architectures comme doit le faire WebKit. De plus, il permet plus de modifications et donc d'innovations. Par contre, l'inconvénient majeur est que Blink a déplacé les navigateurs web vers une monoculture de la technologie contrôlée par une seule société - Google. Malheureusement, développer son propre moteur de rendu HTML est un processus long et coûteux que la plupart des entreprises ne veulent et ne peuvent se permettre. Il est également ironique d'observer comment ce projet à l'origine open source fonctionne maintenant comme l'avant-garde du monopole de la technologie des navigateurs.

En associant WebKit, JavaScript V8 avec un design et des fonctionnalités relativement simples, on peut créer un propre navigateur Web. La sortie d'Android a surtout nivelé le terrain de jeu car ce navigateur a permis à une petite équipe de construire un nouveau navigateur rapide, stable et et qui supportait toutes les normes Web actuelles.
L'association "Webkit + JavaScript V8" a engendré une profusion de navigateurs pour les écrans d'ordinateur et les écrans mobiles qui doivent leurs existences à l'engagement de Google pour la technologie open source. En fin de compte, cela a conduit à créer plus de navigateurs de niche bâtis sur le même modèle que Chrome et, finalement, cela a engendré moins de concurrence directe pour la monoculture (citons par exemple Flock, RockMelt, Dolphin, UC Web, etc).

S'il était encore besoin de le prouver, l'investissement de Google a fait de WebKit et V8, les meilleurs moteurs pour les navigateurs Web. En février 2013, Opera annonce son changement de moteur de rendu HTML en passant de Presto à WebKit. Avec cette annonce, le navigateur norvégien déplaçait sa gamme de produits entièrement sur WebKit, rendant de facto le marché du navigateur comme un oligopole de quelques acteurs majeurs avec une poignée de navigateurs de niche qui luttent pour moins de 5% du marché mondial. Les esprits malins noteront au passage que cette consolidation du marché doit son existence au mouvement open source !

L'autre changement majeur que l'on observe est un resserrement du modèle économique traditionnel pour les navigateurs, ce qui oblige les entreprises du secteur à avoir un nouveau regard sur la manière dont ils peuvent monétiser leur base d'utilisateurs. Entre 2005 et 2012, les navigateurs web avaient comme business model :

  • Etape 1: Construire/habiller un navigateur
  • Etape 3: Passer un accord avec un moteur de recherche
  • Etape 4: Faire monétiser l'ensemble des requêtes de recherche des utilisateurs du navigateur par les partenaires de recherche

Cela a "un peu" changé. Les mastodontes ont réduit leurs paiements pour les renvois des requêtes. Certains acteurs ne passent plus d'accords sur les requêtes des recherche - principalement parce qu'ils sont devenus suffisament gros et que leurs propres produits leur fournissent les requêtes de recherche dont ils ont besoin. Cela leur permet également d'éviter les conflits d'intérêts toujours possible en fournissant leurs recettes dont se nourriraient les produits concurrents.

La seule façon de répondre à cette dynamique des entreprises du secteur serait d'augmenter la valeur de l'utilisateur final du navigateur à travers de nouvelles opportunités de contenu intégré, des services, de l'e-commerce ou encore, des jeux. En d'autres termes, le navigateur devrait évoluer de sa forme minimaliste vers un client web plus riche. On se retrouverait alors dans la même configuration que celle qui précédait la première guerre mondiale des navigateur avec AOL et CompuServe, qui ont été essentiellement des navigateurs chargés avec du contenu natif, un webmail, une communauté et de l'e-commerce.

 

Navigateurs web, quelle histoire pour quel avenir ?
Christophe Colomb, navigateur par défaut en 1492

 

Les 18 prochains mois ?

Alors, où tout cela nous mènera ? Quel serait le paysage des navigateurs web à l'aube de ce mois de juillet 2016 ? D'après moi, il y aura plus de navigateurs qui seront utilisés sur de plus petites niches, c'est à dire des navigateurs avec des stratégies de revenus multi-canaux.
Je crois qu'il y aura également moins de navigateurs génériques de second rang. Chrome devenant de facto la plate-forme de référence (avec Firefox), la monoculture devrait être à son apogée. En fonction de votre point de vue et de votre sensibilité, cela peut vous sembler sinistre ou cynique comme le serait une prévision d'Orwell. De mon point de vue, je ne crois pas qu'il faille s'inquièter ou s'alarmer.

En effet, il y a deux variables importantes qui peuvent contredire cette prédiction. La première est l'Internet des objets et la seconde est l'impact des marchés émergents sur la part de marché des navigateurs.

L'Internet des objets renforce le rôle du navigateur Web comme plate-forme qui unit toutes les formes d'accès au Web (via HTML, CSS et JavaScript). L'Internet des objets devrait faire évoluer le navigateur tel que nous le connaissons sous sa forme actuelle (une passerelle d'accès à Internet) pour devenir une entité invisible qui fonctionne plus comme une plate-forme qui facilite les applications web. Dans ce contexte, le navigateur ressemblerait plus à un système d'exploitation. Mais ce serait vraiment une plate-forme.

Second point, personne ne peut aujourd'hui prédire avec précision comment évoluera la monoculture du navigateur sur des marchés comme l'Inde ou encore l'Indonésie. Il suffit de voir les exemples donnés en introduction avec les navigateurs purement chinois. Il existe actuellement environ cinq grands navigateurs PC Windows qui sont utilisés collectivement par plus de 500 millions de personnes pour se connecter à Internet.

Et à l'opposé des mastodontes américains, il y a des p'tits gars. Regardez en Inde où UCWeb a gagné d'importantes parts de marché avec son excellent navigateur mobile Android. C'est aussi pour ça que j'aime le Web : la possiibilité pour des acteurs inattendus de faire bouger les lignes (Disruptive attitude).


A PROPOS DE L'AUTEUR :
Webmaster freelance passionné par Joomla depuis 2007, Daniel défend la veuve et l'orphelin du web en créant des sites respectueux du W3C. Fort d'une expérience de plusieurs années, il partage ses connaissances dans un état d'esprit open source.
Daniel est également très impliqué dans la communauté Joomla depuis 2014 en étant membre actif de plusieurs projets, conférencier et fondateur du JUG Breizh.